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ALFRED DE MUSSET
LORENZACCIO
ACTE I
SCENE PREMIERE
Un jardin. Clair de lune; un pavillon dans le fond, un autre sur le devant.
Entrent le Duc et Lorenzo, couverts de leurs manteaux; GIOMO, une lanterne à la
main.
LE DUC. Qu'elle se fasse attendre encore un quart d'heure, et je m'en vais. Il fait un
froid de tous les diables.
LORENZO. Patience, Altesse, patience.
LE DUC. Elle devait sortir de chez sa mère à minuit; il est minuit, et elle ne vient
pourtant pas.
LORENZO. Si elle ne vient pas, dites que je suis un sot, et que la vieille mère est une
honnête femme.
LE DUC. Entrailles du pape ! avec tout cela je suis volé d'un millier de ducats.
LORENZO. Nous n'avons avancé que moitié. je réponds de la petite. Deux grands
yeux languissants, cela ne trompe pas. Quoi de plus curieux pour le connaisseur que
la débauche à la mamelle ? Voir dans un enfant de quinze ans la rouée à venir;
étudier, ensemencer, infiltrer paternellement le filon mystérieux du vice dans un
conseil d'ami, dans une caresse au menton ; tout dire et ne rien dire, selon le
caractère des parents; habituer doucement l'imagination qui se développe à donner
des corps à ses fantômes, à toucher ce qui l'effraie, à mépriser ce qui la protège !